17 février 2011

ZOOLOGIE (de L’HOMME DE KABOUL)

Canalblog a pris ses bloggeurs pour des blaireaux, en leur proposant de générer du trafic vers le nouveau roman policier « L’homme de Kaboul » de son principal actionnaire, Cédric Bellan, et ce sous la forme d’un concours de critiques par blog, où le premier prix est un livre dédicacé du dit actionnaire. Nous sommes certes tous des mammifères.

Le roman n’est pas classique, il est même difficile de le classifier. Thriller, roman policier, roman d’action ? Je dirais plutôt littérature musclée, où certains « policiers » sont de véritables illégaux, sans mandat ni loi mais avec beaucoup d’argent. La scène se déroule en Afghanistan, principalement à Kaboul, en pleine occupation des forces d’une certaine « Coalition ». Puis l’histoire se dédouble, entre le policier légal de Kaboul et l’illégal de Suisse, bien que l’on regrette vite que les existences de ces faux jumeaux se déroulent en parallèle, sans communication ni coïncidences. Ils sont rapidement entraînés, pratiquement à leur insu, à la recherche d’un mystérieux dossier Mandrake, de ses doubles digitaux et de son auteur, lequel se révèlera lui aussi accompagné d’un double. On est tous des animaux, je vous le dis.

A ce propos, on ne croise guère d’animaux sauvages dans ce roman, pas même un insecte, au point que l’on puisse un instant douter que l’auteur se soit réellement rendu en Afghanistan, d’autant que page 13, le très discret narrateur définit « l’odeur de grillades et d’épices » comme « plutôt agréable », telle celle d’un barbecue des familles au bord de la Loire. Sans doute Cédric Bellan était-il hébergé dans l’un de ces hôtels de luxe kaboulis qu’il décrit si bien, où le chant des oiseaux couvre le ronron de la climatisation (page 349)… Ce qui nous amène à la part autobiographique de ce roman, qui est je le crois plus grande que ne le précise la note de presse. En effet l’auteur, haut fonctionnaire, prend ici un malin plaisir à dénoncer de petits secrets d’Etat (comme l’explosif indien revendu aux terroristes par les pakistanais), sous le couvert de la fiction et sans dévoiler ses sources. Il s’en justifie même, comme mesure de sécurité, « une fois dans le domaine public, on sera en sécurité »  mais il semble s’agir d’un teasing, comme si le lecteur avait entre ses mains un document confidentiel, publié par un d’Artagnan du haut fonctionnariat. Cependant, aucuns secrets autres que ceux rabâchés par les médias durant cette troisième guerre mondiale ne seront livrés. Tout au plus, parfois l’auteur se trahit-il lui-même en brisant son propre suspense, dévoilant au lecteur ce qui va advenir, comme avec l’explosion qui devait coûter la vie à son héros afghan. Mais la part de non-fiction se fait très évidente lors des passages dans la campagne afghane : on sent l’auteur secrètement amoureux de ces terres désertes et sauvages et son écriture s’améliore, se recentrant sur l’essentiel, le rythme est naturel, on est loin du pittoresque chaotique de Kaboul qui ne semble pas lui plaire. Ces passages par ailleurs sont hantés par l’absence d’un couple que l’on pourchasse et dont l’histoire pourrait former un nouveau roman, intimiste celui-ci. Cependant, ce couple que l’on attend durant près de deux cent cinquante pages va frustrer le lecteur et lorsque finalement se produit la rencontre, celle-ci ne fait que le décevoir. La femme, décrite plusieurs fois comme une beauté absolue, reste si neutre qu’on ne la voit pas. Dans la discrétion qui habite l’homme, j’ai retrouvé celle qui imprègne les pages web consacrées à Cédric Bellan : pas de détails personnels, à peine quelques indices. Comme par hasard, les deux hommes sont de hauts fonctionnaires. La triste et froide existence du personnage semble faire écho à une nostalgie secrète de l’auteur, lequel possède peut-être lui aussi un Manet et a sans doute investi dans les grands vins. Une autre part autobiographique se fait jour dans l’évidente connaissance des phénomènes Internet, que ce soit au niveau sécurité ou recherche, la moindre des choses pour un patron de start-up comme Cédric Bellan. Mais, une fois de plus, il ne nous dévoile rien de nouveau ni de surprenant, en dépit de certaines erreurs d’appréciation, comme au niveau d’Échelon. L’auteur nous le dit lui-même : « Lorsqu’on commet des erreurs inacceptables, c’est que l’on méprise les gens » … ou ses lecteurs.

Ce roman se veut une machine pour accrocher les foules ignares, les noms et les images au préalable martelés par les médias sont déjà dans les cerveaux ralentis. Au demeurant, par les temps qui courent et avec 40% d’analphabétisme en France, ça pourrait très bien se vendre. Cependant, comme toutes les machines françaises contemporaines, du Concorde au Minitel, la machine a ses petits ratés dans les détails (incohérences, erreurs, à peu-près, idées reçues, racisme de fond, méconnaissance de l’islam, etc.) au contraire des machines américaines qui soignent la précision. Ça lui donnerait presque un air sexy de magic french touch et heureusement car le sexe est curieusement absent de cette littérature musclée, à l’exception d’un viol atroce au demeurant pas même détaillé. Cette absence de chair récurrente, liée à la violence affichée de la guerre et la retenue professionnelle de tous les héros finit par rendre le lecteur nerveux et il se hâte de parvenir à la fin de l’ouvrage afin de savoir si véritablement L’homme de Kaboul va bouleverser le monde par ses révélations. Car le rapport Mandrake qui a fait trembler de Berne à Kaboul ressemble au testament d’un financier de haut niveau, que la mort révèle à la corruption. On comprend que l’auteur le fasse apparaître à quinze pages de la fin. Le montage financier de corruption institutionnalisée qui y est décrit est plus ou moins connu de tous les lecteurs et ne cherche à surprendre que par l’ampleur des faits qui y sont rapportés. Curieusement, les banques ne semblent pas mêlées au complot, ce qui représente une grande première ou une sérieuse entorse à la réalité. Le problème est justement là : la réalité. Les Russes (ou plutôt les soviétiques) ne sont pas les Méchants de cette production, leurs machines sont les plus fiables du marché et certains des personnages regrettent même leur retrait des lieux du conflit. Il est clair que Cédric Bellan a peu d’imagination.

En tant qu’écrivain, je souscris à ses méthodes et avoue moi aussi préférer, comme source première d’inspiration, la réalité elle-même, en ce qu’elle a d’extravagant, d’inattendu, d’ironique, d’infiniment plus suggestif et cohérent que la plus puissante des imaginations humaines. La réalité est une dentelle artisanale. L’attention aux tout-petits détails est son essence et le souffle passe au travers.

Posté par FredRomano à 01:58 - Commentaires [1] - Permalien [#]
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Commentaires sur ZOOLOGIE (de L’HOMME DE KABOUL)

    Taliban de la littérature

    Merci mille fois pour ce travail de fourmi (intelligente). Je reviens moi aussi de Kaboul où mon âme de lectrice a été mainte fois meurtrie!Bonne surprise de lire donc que je ne suis pas la seule à m'être un peu acharnée sur Bannel et consort..
    Par contre ma chronique n'a toujours pas été éditée à ce jour...
    Alors si vous voulez la lire et qu'on poursuive cet échange, rdv sur mon blog rubrique "lectures autour de.."
    Pour ma part je référence votre blog sur le mien car je trouve votre plume acérée et tout à fait à mon goût!
    Au plaisir!

    Posté par ManonLou, 14 mars 2011 à 11:46 | | Répondre
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